J’ai loupé la date. On est déjà revenus à un aujourd’hui qu’on a déjà écrit. Aujourd’hui, je pourrais tout aussi bien. Je me souviens de ce que j’écrivais il y a un an, et du bar de la cuisine en Bosnie, vite envahis par nos carrés blancs. Je voulais écrire le 3 mai, la der des der. J’aurais pu faire un truc un peu chouette, aujourd’hui ce qu’il y a dedans. J’aurais pu parler du blog, de la tête, du cœur, du marchroutka de 6h du matin qui nous ramène à Och, de l’amitié avec Lotte. De tout ce qu’il y a dedans. De tout ce qui contient. Et puis non, j’ai loupé la date. Tant pis.
Dans ma tête, je me dis que ce lieu peut maintenant s’endormir comme après une longue insomnie.
Je sais que je verrai toujours des signes là où je veux, je sais que ce sont eux qui me portent et me rassurent quelque part, même quand ils sont contradictoires.
J’ouvre à l’instant la liste des aujourd’hui qui dans mon ordinateur s’était endormie. 22 avril, aujourd’hui je renonce à.
Aujourd’hui je renonce à me taire. Aujourd’hui je dis. Il n’est pas encore sept heures, je viens de faire une chose importante et délicate à la fois, peut-être bien peut-être mal je ne sais pas. L’aube est jaune, le thé a refroidi. La semaine va être belle, c’est le concert des oiseaux dehors qui me le dit.
Dimanche, 20h. H. dit, c’est bien le dimanche soir, quand le lundi est férié. Nous sommes dans ce bar de la capitale, épuisés, déphasés, après une semaine passée dans des taxis, entre le conservatoire et le théâtre, les cinémas et les universités, à être là sur chaque événement, à compter les entrées, à serrer des mains, à saluer. Le monde est petit, le monde des expatriés encore plus, le monde des expatriés au Kirghizstan, n’en parlons pas. Alors toute la semaine, j’ai rajouté des numéros dans mon téléphone, souri des prénoms prononcés plus tôt par d’autres, me suis exclamée des connexions.
Le monde est petit, mais putain, y’a quand même douze heures de route pour revenir boire un verre avec vous ici.
Aujourd’hui, au moment où j’ai regardé l’heure, il était 16h44 et je sentais bien qu’on se rapprochait dangereusement de l’heure de fermeture de la bibliothèque. On a ouvert la porte de la salle minuscule pour que quelqu’un nous voie en passant et qu’on ne se retrouve pas enfermées dans le coin français jusqu’au lendemain matin. Dans cette salle sans fenêtre, avec l’électricité qu’ils coupent à 16h59, j’imagine que ça ne doit pas être rigolo. En plus, si on veut bouquiner à la lampe dynamo, on a le choix entre Lévy et Musso.
Aujourd’hui, L. a dit, “on peut pas avoir cette discussion sans carte”, alors on a ouvert un nouvel onglet, et j’ai encouragé ma connexion à mi-voix. Fallait pas me tenter. Fallait pas. Il faut dire que je me tente toute seule aussi. J’ai le coeur qui frémit alors qu’on égrène ces noms de pays.
Aujourd’hui je pense à mes sœurs. Je pense à ce jour d’il y a dix ans tout pile, à l’escalier qui craque, et à nos corps en larmes, à nos corps qui se cherchent, qui se pressent, à mes mains qui agrippent leurs épaules, à nos fronts qui se touchent, à nos sanglots en vrac. Je ne sais pas ce qu’elles ont gardé de ça. Moi j’en ai gardé le salé des larmes des autres, la promesse d’être toujours là – en quelque sorte. J’imagine qu’en quelque sorte, c’était beau à voir, cette étreinte du haut des escaliers, ces silhouettes qui s’étouffent pour ne pas tomber.
Aujourd’hui jour J, aujourd’hui je n’ai pas dormi.
Mon moment de solitude, c’est quand dans toute l’agitation pré-concours, je lance sur l’ordinateur les Triplettes de Belleville pour trouver, tout en écrivant le mot d’ouverture, l’endroit où je peux couper le film facilement. Moment de solitude, donc, parce que soudain, je me rends compte que la version que j’ai est en espagnol. Pour la Semaine de la Francophonie. Je me fige de l’intérieur. Et puis finalement non, il y a deux pistes audio, je respire à nouveau.
Plus tard, je pense à son moment de solitude à lui, petit bonhomme de douze ans dans cette grande fac inconnue, tout seul sur scène avec un micro, devant plus de cent personnes, alors qu’il oublie les paroles du deuxième couplet de sa chanson. Il se mord les lèvres et me jette un coup d’œil, je hoche la tête dans un mouvement que je veux apaisant, alors il sourit, et dit, je peux recommencer Amélie ?
Aujourd’hui, 18h47 dans une salle de cours du 3ème étage, il lit la phrase d’un exercice de grammaire sur le futur proche, « on arrive au piège ». Je regardais par la fenêtre la nuit qui tombait sans sursaut, je regarde souvent ailleurs quand il lit, pour mieux être à l’écoute de sa prononciation, avant que les yeux ne reviennent sur le cahier pour corriger l’éventuelle terminaison foireuse. Je quitte les branches des arbres pour revenir à la page 128, pour lui faire répéter, pé-age, pas piège. J’explique le sens du premier mot puis du deuxième, ça le fait rire. Moi aussi.
« On arrive au piège ». Je suis épuisée, en moi je cherche la respiration pour l’éviter. Pour léviter.
Aujourd’hui nous avons marché jusqu’à la mosquée turque, plus tard j’ai jeté une fleur rouge dans la rivière en faisant un vœu, et plus tard encore j’ai eu très froid si froid que j’ai pris un taxi pour rentrer parce que je n’arrivais pas à arrêter de grelotter. Une fois à l’appartement, j’ai ouvert le tiroir à thé, le tiroir à tout, ouvert aussi la petite boîte où il reste quelques sachets d’infusion verveine-menthe, des denrées rares depuis l’ici.
J’ai fait bouillir l’eau, j’ai sorti une tasse, je me suis brûlé les lèvres contre la sensation de la grande maison d’Auvergne, du salon sous la lumière, du chat qui attend qu’on lui ouvre, de ma grand-mère demandant où sont ses lunettes, et du grenier où l’on dort, avec le gros édredon que l’on tire sur nos têtes.
Je lis l’aujourd’hui d’aujourd’hui et immédiatement je fredonne cette chanson reprise par Jeanne Cherhal en duo avec je ne sais plus qui, je suis debout dans la cuisine et je ne pense à rien, enfin, à rien, c’est difficile, même impossible, y’a toujours un p’tit quelque chose qui vient d’on ne sait où, un détail sur le mur, le papier peint, une parole mal digérée, quand on voudrait avoir la tête vide, ça vous vient comme ça, je voudrais dormir. C’est en claviotant toutes ces paroles que je me rends compte que je connais la chanson par cœur. C’est une chanson un peu triste, mais que j’aime beaucoup.
Aujourd’hui je chante cette chanson mais je ne suis pas triste.
Aujourd’hui j’étais debout dans la cuisine, je diluais la pâte de curry rouge dans le lait de coco avant d’en arroser les légumes, et il y avait deux Françaises assises à la table derrière moi. On ne se connaissait pas, mais les amies d’amis, ça fait ça des fois, de grands rires dans une cuisine dans un creux du monde, comme si on avait toujours été là.